TRACK PIPE #1

Au menu cette semaine : double dose de Game (parce que c’est une excellente occasion de vous parler aussi de Meek Mill et Young M.A), E-40, A$AP Mob, Payroll Giovanni, Anderson .Paak et Lance Skiiwalker (parce qu’on aime bien les blazes avec 2 voyelles qui se suivent).

 

The Game – 1992 – « I grew up on Wu-Tang »

Sur 1992, son dernier album sorti le 7 Octobre dernier et entièrement produit par Bongo, The Game rend un hommage vibrant à deux classiques en date de ce légendaire mois de Novembre 1993 qui a marqué l’histoire du rap. En effet, l’artwork du projet dont la parenté avec celui de l’indétrônable Doggystyle de Snoop Dogg saute aux yeux a été réalisé par le même homme, Joe Coll. Cet esprit cartoon rappelle en outre la pochette du dernier album du Doggfather, Coolaid, ainsi que celle, plus ancienne, de Lord Willin’ des Clipse sorti en 2002. A défaut de featuring (puisqu’il n’en comporte aucun), le disque célèbre également le Wu-Tang Clan et dresse le portrait d’une jeunesse de l’époque formée à l’école de la rue, dans l’antichambre de la 36ème, du gros G-Funk dans le casque comme dans la caisse.

Après Block Wars, son précédent opus qui avait accompagné fin Juillet la sortie de son jeu vidéo et sur lequel il s’était aventuré en territoire trap pour un résultat mitigé, The Game déserte donc l’aire de jeu de Meek Mill et renoue avec ses influences originelles. Et quitte à ce qu’il porte un peu moins bien son nom, on est plutôt contents de le retrouver dans son élément.

 

The Game – 1992 – « Pest Control »

The Game poursuit sa distribution des bons et des mauvais points. Après le clin d’oeil à Snoop et la révérence à Wu-Tang, c’est donc l’heure du dernier épisode du beef qui l’oppose depuis quelques semaines à Meek Mill. Une fois n’est pas coutume, « 92 Bars » ne lui aura pas suffi à vider son chargeur : il récidive donc pour finir le travail avec « Pest Control », un remix du single « OOOUUU » de Young M.A à l’occasion duquel il enfile les rafales sur une cible du rappeur de Philly. Une exécution en forme d’effet boomerang puisque ce dernier, fidèle à sa trap guerrière et corrosive, avait lui-même repris ce morceau quelques jours plus tôt sur pour tirer à boulets rouges sur l’ex G-Unit.

 

E-40 Feat. AD – The D-Boy Diary Books 1 & 2 –          « On One »

Avec le titre « On One », E-40 accompagné par AD livre sans doute le meilleur extrait jusqu’ici de son prochain double album dont la sortie est annoncée pour le 18 Novembre 2016. Une instru et des lyrics qui demeurent dans la verve mob music minimaliste chère à Earl Stevens et font la part belle au flow toujours aussi précis du rappeur californien.

 

A$AP MOB – Cozy Tapes vol.1 : Friends – « London Town »

On vous parlait il y a peu de « Yamborghini High », extrait des Cozy Tapes d’A$AP Mob dont le premier volume vient de sortir le 31 Octobre dernier. Ce projet à dominante drill et trap recèle en effet quelques perles dont le titre « London Town » à côté duquel on ne pouvait pas passer cette semaine.

 

Payroll Giovanni Feat. Doughboy Clay – Sosa Dreamz – « Worldwide Hustla »

Après A$AP Mob à Londres, c’est au tour d’un rappeur de la Motown de s’élancer à la conquête du monde. Rien de moins. Fort du succès de Stack Season qui avait ouvert le bal 2015 d’une excellente année rap, Payroll Giovanni est retourné en studio pour vérifier le niveau d’huile et débrider son moteur. A l’arrivée, le tigre à l’intérieur s’est affranchi de toutes limitations de vitesse. Sur Sosa Dreamz sorti le 4 Novembre dernier, nul besoin de liquide de refroidissement pour le météore de Détroit dont le flow acéré se charge sans effort de liquider et de refroidir la concurrence. Ce dernier opus confirme, s’il en était besoin, qu’il est un rappeur et un hustler tous terrains avec lequel la scène de sa ville devra désormais compter. Démonstration avec le titre « Worldwide Hustla ».

 

Anderson .Paak – Malibu – « The Season / Carry Me / The Waters »

Anderson .Paak s’est imposé sans conteste comme l’un des hommes forts de l’année 2016 entre la sortie en tout début d’année de son premier album studio, Malibu, unanimement salué par la critique, son tout récent projet collaboratif avec NxWorries, Yes Lawd!, lequel a également retenu l’attention et sa présence toujours lumineuse sur les refrains de nombre de ses confrères. Il propose une fusion ensoleillée entre hip-hop, soul, funk et jazz, remarquablement servie par l’utilisation de son grain de voix si particulier comme un véritable instrument. Petit échantillon de ce prodige au confluent des genres, entré dans l’industrie par la grande porte. A juste titre, à notre humble avis.

 

Lance Skiiwalker – Introverted Intuition –                  « Toaster » Feat. ScHoolboy Q

Récemment signé sur le label T.D.E., Lance Skiiwalker vient de livrer son premier album studio, Introverted Inuition, le 18 Octobre dernier. Au regard du pedigree haute voltige des autres protagonistes du label (Kendrick Lamar, ScHoolboy Q ou Isaiah Rashad pour ne citer qu’eux), on était en droit de s’attendre à du lourd. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas été déçus. A l’écoute du projet, on ne peut qu’approuver la démarche de T.D.E. de persister dans l’exploration de sons nouveaux. Entreprise depuis un peu plus d’un an pour tenter d’établir les paradigmes sonores de la nouvelle vague californienne, quitte à s’éloigner par moments du rap pur et dur comme sur le titre « Toaster », celle-ci apparaît indiscutablement comme un succès. Introverted Intuition est donc un album difficilement classable qui reflète cette tendance à l’ouverture sur d’autres genres musicaux judicieusement impulsée par le label.

 

 

Mac Miller – When in Rome

                         mac-miller-2

Le 18 Septembre 2015 sortait le troisième album studio de Mac Miller,   GO:OD AM. Retour sur le titre « When in Rome », le 12ème et l’un des meilleurs de ce projet sans bavure.

Pas question ici de Dolce Vita. Si le rappeur de Pittsburgh débarque dans la capitale italienne, ce n’est assurément pas pour faire du tourisme. Le temps d’un morceau porté par un flow fusée à la Meek Mill, il pose au pied du Colisée ses valises chargées de la substance du son d’Atlanta. La douane ne s’est rendue compte de rien. Et qu’importe que la forme ovoïde des arènes romaines n’offre pas de corners à proprement parler, il est prêt à dégainer l’artillerie lourde pour faire main basse sur les points de vente locaux et s’ériger en maître de la ville.

Au mépris de la concurrence bien assise des parrains du lieu. 

 

Ecouter l’album : https://www.youtube.com/watch?v=J-PvZnCNWC8&list=PLA2GEsOPHIZqShb8js6Pl3rB0JUGAF8Vp&index=1

PNL – Dans la légende

pnl-dans-la-legende

Aux Etats-Unis, le label californien T.D.E. enchaîne depuis quelques 24 mois environ les projets d’une grande qualité, sous la direction virtuose de son fondateur et CEO Anthony « Top Dawg » Tiffith. Figure de proue du label n’ayant déjà presque plus rien à prouver après la consécration grammystique de To Pimp A Butterfly, le flow bolide de Kendrick Lamar lévite sur les notes d’un G-funk revitalisé aux couleurs du jazz et du gospel, comme Aladdin sur son tapis volant fuyant dans une course effrénée la vague de lave à ses trousses après avoir volé la lampe magique. Dans son sillage, Isaiah Rashad s’est inscrit sans conteste comme l’une des révélations de ces dernières années, tandis que le gangsta rap instrumental de ScHoolboy Q continue de surprendre en se perfectionnant de projet en projet.

Du rap vocodé jusqu’à l’OD

A l’opposé du spectre, en France, on trouve PNL, succès nucléaire de la production rap indépendante dont le troisième album, Dans la légende, vient de sortir le 16 Septembre dernier. Le projet persiste dans l’exploration de cette tension thématique et mélancolique entre le dealer fragile et le mafieux qui va te faire la peau. On y retrouve les marqueurs qui ont fait le succès commercial des précédents albums, entre les références à la « miff » qui va toujours bien (nous voilà rassurés…) et sur laquelle les deux frères des Tarterêts ont toujours à coeur de veiller, le rejet voire la haine des médias, le célèbre chimpanzé devenu pensionnaire de Skyrock de retour dans le clip du morceau d’ouverture « DA », le biz et les fours naturellement, le passage de la tess grise aux vacances ensoleillées dans une station balnéaire (sans doute payées en liquide) comme symbole d’un ascenseur social en panne qui ne laisse plus aux jeunes des quartiers que les voies de l’illégalité pour tenter de s’en sortir.

 

Il reste que le problème majeur de l’album (comme d’ailleurs de PNL en général) éclate une fois encore au visage dès la première écoute. C’est l’extrême pauvreté des paroles et le fait que N.O.S et Ademo tentent de nous en masquer le manque crucial d’intérêt par un gavage à l’auto-tune digne de celui habituellement réservé aux oies destinées à la production de foie gras. Lequel voudrait passer pour une expression cloud rap made in France.  A défaut d’être avant-gardistes dans leurs paroles ou dans leur proposition sonore, les frères de PNL sont assurément en avance sur les fêtes de fin d’année.

L’autre écueil du projet réside dans l’accent improbable qui habite inlassablement le flow des deux frères, sensé retranscrire la prééminence de l’agressivité et de la violence dans les quartiers qui les ont vu grandir. Aussi implacable qu’une descente de flics au beau milieu d’une session de découpe de savonnettes, c’est en effet l’ensemble de l’album qui en est imprégné. Sans doute venu d’une cité située sur une autre planète – vraisemblablement « Uranus », 15ème piste de l’album, dont on aperçoit le reflet dans leurs lunettes de soleil sur la pochette du disque -, cet accent ne peut manquer d’intriguer en ce qu’il est propre à PNL et ne semble se retrouver chez aucun autre rappeur.

La Tess vue du ciel

En matière de clips, les choix du tandem sont mieux inspirés et opposent deux esthétiques. L’une est celle de la bicrave sans détour, sombre et étouffante, qui emprunte à la série « Gomorra » ses travellings aériens sur des kilomètres de barres d’immeubles pour suggérer le bouillonnement d’activités illégales qui s’y déroulent 24 heures sur 24. Une version périurbaine de la « Terre vue du ciel » de Yann Arthus-Bertrand, sculptée dans le béton des tours de la cité. Le clip du morceau   « Le monde ou rien » a d’ailleurs été tourné à Scampia, dans la banlieue de Naples.

L’autre, éclairée par la lumière des grands espaces et des paysages naturels, traduit au contraire l’apaisement d’être enfin sorti de l’asphyxie des fours. Elle tranche avec la précédente au moyen de plans panoramiques qui placent le duo face à l’océan, au lac ou à la montagne, où ils jouissent enfin d’une sérénité que leur interdisait jusqu’alors cet air irrespirable. Le quotidien du dealer sans gloire reste au centre des textes mais il n’appartient plus ici qu’à un passé révolu dont leur succès les a enfin délivré et auquel il n’est pas question de revenir.

 

Aladdin plutôt que Mowgli et Simba

Au total, le disque porte assez mal son titre et constitue davantage du rap de corbeille qu’il ne représente le rap de Corbeil-Essonnes. C’est d’autant plus regrettable que les instrus considérées pour elles-mêmes sont, comme elles l’étaient déjà sur « Le monde chico », souvent planantes et plutôt bien ciselées. PNL, c’est donc en quelque sorte la soupe populaire du rap français, celle qui se borne à remplir sa mission de rassasier les foules (pour des raisons qui nous échappent, l’album était en effet très attendu) mais dont le goût laisse franchement à désirer.

Pour ce qui nous concerne, et bien au-delà des palmiers et du soleil qui y règne, on préfère ainsi largement la compagnie californienne de T.D.E et de sa nouvelle vague West Coast que celle des frères Andrieu. La bonne surprise viendra peut-être d’un prochain opus mais d’ici là, PNL reste bien plutôt dans la débande que Dans la légende.

Dans la légende – 4 titres en écoute :

DA

Naha

J’suis QLF

La vie est belle

 

 

Desiigner – Panda

Afficher l'image d'origine

Quand le rugissement des balles d’Atlanta retentit jusqu’à Brooklyn, cela donne le morceau de rap préféré de Brigitte Bardot ! Après avoir été samplé de manière plutôt taciturne sur le dernier album de Kanye West, The Life of Pablo, Desiigner reprend des couleurs en noir et blanc sur         « Panda », à tel point que son troisième titre a bousculé en l’espace d’à peine 2 mois l’hégémonie du règne animal sur Google et Youtube en y devenant le premier résultat associé aux mangeurs de bambous. Avec d’ores et déjà plus de 100 millions de vues. Par les temps qui courent, il s’agit certainement là d’un exploit encore plus impressionnant que sa présence dans les sommets du Billboard, qu’il avait kidnappés dès le 7 Mai dernier avec la même redoutable efficacité.

Si Desiigner peine encore à s’affranchir de la figure tutélaire de Future dont on retrouve le penchant prononcé pour l’auto-tune, le morceau séduit par son flow syncopé au service d’un mouvement circulaire frénétique qui n’a de cesse de s’accélérer à mesure des rafales qui ponctuent la balade. Une course effrénée au volant d’une grosse cylindrée qui transite par la réalité glaçante du bando en ébullition, fortement contre-indiquée aux épileptiques, aux asthmatiques et aux cardiaques.

« Panda panda panda… » !

 

The Underachievers – Play That Way

Afficher l'image d'origineRetour de The Underachievers, les enfants-indigos terribles et prodiges de la beast coast new-yorkaise avec It happened in Flatbush, leur quatrième album sorti le 17 Mai dernier. Un premier aperçu avec le titre   « Play That Way », une instru astrale qui décrit la danse des planètes de notre système solaire dans le sillage de leurs précédents projets, irriguée par une grosse ligne de basse qui sert de carburant au vaisseau à bord duquel AK et Issa Gold continuent de sonder les éthers.

Ecouter l’album : http://www.datpiff.com/The-Underachievers-It-Happened-In-Flatbush-mixtape.783785.html

Tyler, The Creator – WHAT THE FUCK RIGHT NOW

      Afficher l'image d'origine

Tyler, The Creator invite Asap Rocky et livre « WHAT THE FUCK RIGHT NOW », fusillade en règle à la fois sombre et festive des fâcheuses habitudes trap de surexposer ses affiliations douteuses et ses crimes de poudre. Tout en respectant les codes du genre avec une certaine ironie. Avis aux collègues d’Atlanta.

 

Asap Rocky – Yamborghini High

Afficher l'image d'origineAprès « LSD », Asap Rocky revient en compagnie de toute la clique Asap Mob et nous embarque pour une nouvelle virée psychédélique sur             « Yamborghini High » feat. Juicy J. Toujours bien inspirés lorsqu’ils se croisent comme sur « Multiply » ou encore « Scholarship », les deux rappeurs passent encore un pallier et livrent ici leur collaboration la plus réussie. Sorti tout droit des studios de la maison-champignon de Potiron (dans Oui-Oui), un voyage ultra-pixelisé aux couleurs de ride débridée à travers le ghetto cosmique.

Pusha T : King Push – Darkest Before Dawn : The Prelude

Pusha T : King Push – Darkest Before Dawn : The Prelude

Plongée dans les travées psychologiques de la vie de gangster

Dans la petite ville de Norfolk, en Virginie, Pusha T a remplacé le traditionnel ciment des fondations des tours de banlieue par des sacs de farine. Plus pratique pour la cuisson des petits pains et leur distribution à grande échelle.

Livré avec un court-métrage, King Push – Darkest Before Dawn : The Prelude est le deuxième album solo de la moitié sombre des Clipse, sorti le 18 Décembre 2015 sur GOOD Music et Def Jam Recordings. Il annonce en une dizaine de titres le très attendu King Push prévu pour Juillet 2016 et d’ores-et-déjà évoqué comme l’un des événements majeurs de l’année. Et dès la première écoute, on est envahi par la sensation que le projet tient toutes ses promesses.

Si l’album réunit autour d’un univers toujours centré sur le deal de cocaïne, un casting riche et varié de producteurs (Kanye West et la motherfucking « clique » de son label en tête, Puff Daddy, Q-Tip, J.Cole, Timbaland, Hudson Mohawke, The-Dream, Boi-1da, Metro Boomin), il évite cependant soigneusement l’écueil du carnaval indiscipliné de titres. A la différence du dernier opus de Kanye, The Life Of Pablo, lequel n’avait à cet égard que peu convaincu, Darkest Before Dawn fait en effet preuve d’une cohérence esthétique indiscutable. Plongée vertigineuse dans les travées psychologiques de la vie de gangster.

D’entrée de jeu, Pusha T s’érige en super-héros du deal qu’il incarnera tout au long de l’album ; sorte de Dieu seul détenteur d’un produit ultimement pur, implacable, propre à faire vaciller tout notre univers dès la première prise (« As a God amongst men / Rinsed drug money, I done paid for my sins / Books and the lawyers, I done paid for my friends / Still held back, I done paid with my skin / The only thing missing is a cape on me / You niggas wanna tag a late, great on me / Put the fears in my peers, heard my footsteps coming from the rear / Now it’s murder was the case homie »). La couleur est d’ailleurs annoncée dès les toutes premières paroles de l’intro: l’album sera blanc, du début à la fin, sans répit possible. Blanc pur, blanc poudre. Un long-courrier à travers de fortes turbulences, effectué d’un trait, sans escale, angoissant sur toute la ligne. Sans un seul instant laissé à la conscience pour s’aviser d’une éventuelle rédemption ou même d’un simple retour sur soi. « Leave your conscience at the door / We done hid the monsters in the floor / I speak to the trap lords and niggas with their hands in the white like blackboards », s’élance ainsi Push sur une production de Metro Boomin et Puff Daddy, laquelle fait clairement écho au son Coke Wave cher à Max B et French Montana. Nous voilà prévenus. Autant préparer d’emblée les pailles pour affronter la suite (car King Push prêche toujours un peu pour sa paroisse).

 Intouchable ?

Avec « Untouchable », Timbaland achève d’enclaver au sein de l’album un climat d’anxiété suffocante qui ne le quittera plus. Communion pénétrante entre un sample de Notorious B.I.G. et une boucle minimaliste qui vient l’habiller dans des tons lugubres, le single constitue un double hommage rendu à ce dernier, que Pusha T considère d’ailleurs en interview comme « the greatest rapper who’s ever lived ». L’hommage réside en effet autant dans l’utilisation d’un sample du morceau « Think B.I.G. » en guise de refrain que dans les premières paroles du titre qui, associées à ce sample, saluent indirectement la qualité des lyrics de Biggie. Le vétéran des Clipse y livre un ego trip net et sans bavures, acide, lapidaire, toujours aussi immédiatement efficace et qui a pour ambition manifeste de le positionner, à l’instar de son idole, dans les sommets du rap game. Après avoir aligné sur le peloton d’exécution l’ensemble de ses confrères – très nombreux ces temps-ci – qui s’obstinent à l’omniprésence en multipliant les projets creux uniquement pour occuper le terrain ( « I drops every blue moon / To separate myself from you kings of the YouTube / I am more U2, I am like Bono with the Edge »), il réaffirme sa détermination sans faille à prendre toute sa place dans le haut du tableau, corollaire de son mépris affiché pour les MCs qui n’ont ni le courage, ni la verve, ni le “juice” nécessaires pour en faire autant  (« I’m aiming for the moguls / Why y’all niggas aiming at the locals ? And rap niggas broke like them, they’re mere hopeful / Still wishing on a star… »).

Portée par une trame ondulatoire – thrène lancinant d’un synthé lourdement perfusé à la codéine –, cette deuxième piste propose une identité sonore particulière qui se distingue assez nettement des sirènes de la trap d’Atlanta, plus perçantes et plus corrosives. L’arrangement rôde autour de la voix du rappeur ainsi qu’un couteau à cran d’arrêt pressé contre sa carotide du début à la fin du titre. Comme pour rappeler qu’en dépit de l’invulnérabilité triomphante dont il se targue, le spectre de la surveillance policière de ses activités n’est jamais très loin (« They tryna’ pin this trafficking on me like Mano and Tony / My thoughts spilling over / The soft ceiling’s open, I Cross-Fit the coca / Yuugh! It’s a different calisthenics when I do the Lennox… »). En ce sens, « Untouchable » apparaît tant dans la forme que sur le fond comme la mise en scène oppressante d’un jeu du chat et de la souris à hauts risques, où le couperet fédéral balance inlassablement au-dessus des têtes des pourvoyeurs de poudre tapis dans l’ombre et où il menace constamment de faucher les impudents qui oseraient voler trop près du soleil.

 Les liasses ou la lumière

« M.F.T.R. » (acronyme de « More Famous Than Rich ») prolonge la métaphore de son statut de déité juchée sur son trône d’ivoire, filée tout au long de l’album (« Would you question could I swim if you saw me walking on water? / Yeah, while every song got a rapper dance / Yuugh, I’m drug money like Dapper Dan / No retirement plans, no Derek Jeters / We all know I did it; Rodriguez »). A la suite de cette première invective en forme de balle perdue (que les périls de l’industrie ont le plus récemment logé dans la tête de Bobby Shmurda), ce morceau pose avec acidité la question de l’importance qu’un MC doit accorder à l’argent, à la célébrité ou encore au respect de ses pairs dans le cadre de sa carrière. Devenu classique dans la tumultueuse industrie actuelle du hip-hop, le thème de l’arbitrage individuel entre ces trois réalités inhérentes à l’office suscite de la part du rappeur de Norfolk une rafale de critiques acerbes à l’égard de certains de ses confrères. Car lui a depuis bien longtemps choisi son camp : c’est l’argent qui occupe le pinacle de la pyramide, qui tient lieu de valeur suprême de cette Sainte-Trinité. Loin devant la célébrité à laquelle nombre d’autres rappeurs sont bien plus attachés. Décidé à tirer un trait sur les illusions, Pusha T s’inscrit donc ici en pourfendeur des faux-semblants et contre-vérités trop souvent véhiculés par la culture hip-hop. En somme, il instruit le procès du “fake lifestyle” que certains rappeurs prétendent avoir pour faire rêver leurs fans et plus généralement, celui des errements d’une industrie gangrénée par le culte des apparences.

Sur une production de Boi-1da et Frank Dukes, laquelle met à l’honneur The-Dream aux commandes d’un refrain mêlant gros calibre et révélation mystique douteuse (« Go and make it bang, go and make it bang / Gettin’ followed by them hollows, go and make it bang / Niggas ain’t been to church in a minute / But it’s funny how that TEC make a nigga get religious / Amen ! »), Push s’emploie ainsi à dissiper les brumes déformantes de la gloire et nous invite à crever le miroir des impostures, à filtrer l’éclat trompeur de cette mystique de l’argent instrumentée par certains de ses alter-egos les plus reconnus (50 cent en tête) via les médias et les réseaux sociaux (« The illusion of money we don’t believe in… I’m Kim Jong of the crack song / Gil Scott-Heron to the black poem / Woo, the revolution will be televised / ‘Cause we done seen it all and they telling lies »).

Pour le moins litigieuse, la situation financière de 50 cent (actuellement dans les liens d’une procédure de surendettement dont le mérite demeure incertain) ne pouvait sans doute être épargnée sur ce morceau. Tant elle a été documentée dernièrement, à grands renforts de billets verts par l’intéressé sur Instagram d’une part, et aussi contradictoirement que possible par son avocat devant les tribunaux du Connecticut d’autre part. (On imagine d’ailleurs l’accablement de ce dernier devant la frénésie photographique de son client). En effet, l’homme sombre des Clipse emprunte encore à Biggie pour dénoncer à mots à peine voilés la confusion savamment entretenue par Curtis Jackson autour de sa fortune. Que les millions du rappeur du Queens sommeillent dans la quiétude ensoleillée d’un paradis fiscal ou non, hors de question pour l’auteur de Wrath of Caïne de se démettre de ses opérations illicites à raison de son succès en tant qu’artiste et de se résoudre au même sort que Fif: plutôt finir en taule que d’abdiquer sa couronne d’or blanc (« Niggas talking it, but ain’t living it / Two years later admitting it, all them niggas is renting shit / They ask why I’m still talking dope, why not? / The biggest rappers in the game broke, voilà ! »).

Au regard de l’ensemble du morceau, saturé de paroles à double sens qui forment à l’arrivée un véritable double langage, on peut enfin se demander si son titre même ne procède pas lui aussi d’une certaine ironie à l’adresse de ceux qui bâtissent leur succès davantage sur leur apparence et sur le mirage de leurs ostentations que sur l’intérêt (limité) de leur travail. « M.F.T.R »  vise peut-être aussi, outre la fausse richesse fièrement arborée par certains rappeurs, l’indigence de leurs textes et de leur musique.

Screen Cred

A une époque où les biopics consacrés aux rappeurs ont de nouveau le vent en poupe, boostés par le succès fulgurant dès sa sortie américaine de « Straight Outta Compton », et alors que vient tout juste d’être dévoilé le trailer de « All Eyez On Me », long-métrage dédié à la vie de Tupac, il n’est pas surprenant d’observer le retour en grâce du 7ème art comme source d’inspiration importante chez certains artistes. A l’instar de Kendrick Lamar sur K-Dot Training Day ou Good Kid, M.A.A.D City, Pusha T dépoussière les succès du courant blaxploitation apparu aux Etats-Unis au début des années 1970. L’album est innervé de références cinématographiques ainsi qu’à des séries, évoquant les protagonistes les plus marquants de films comme « Murder was the case », « Paid in Full », « Scarface », « New Jack City », « Menace II Society » ou encore, plus près de nous, les séries « The Wire » et « Narcos ». A la faveur de celles-ci, Pusha T façonne autant l’instabilité psychologique que la dimension menaçante de son personnage, traits majeurs d’une street cred à toute épreuve qu’on aurait sans doute tort de vouloir lui contester. Souvent pour s’y comparer, il revisite ainsi les grandes heures de ces barons de la drogue fictifs ou réels que sont Rich Porter, Tony Montana, Nino Brown, O-Dog et Pablo Escobar. De même que tous sont emblématiques d’une défiance absolue à l’égard des autorités, tous sont pareillement entraînés dans une spirale de violence qui, à force des monceaux de cadavres charriés derrière eux, finit invariablement par leur aliéner tôt ou tard toute forme de raison.

Ecouter l’album

Tracklist:

1. “Intro”
2. “Untouchable”
3. “M.F.T.R.” (Feat. The-Dream)
4. “Crutches, Crosses, Caskets” (prod. by Diddy)
5. “M.P.A.” (Feat. Kanye West, A$AP Rocky & The-Dream) (prod. by J. Cole)
6. “Got Em Covered” (Feat. Ab-Liva)
7. “Keep Dealing” (Feat. Beanie Sigel)
8. “Retribution” (Feat. Kehlani)
9. “F.I.F.A.”
10. “Sunshine” (Feat. Jill Scott)